Si l’ennui est un luxe, la littérature en est le prix

Cet article a été originellement publié, dans une version anglaise, sur le site Versopolis.

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Dans une culture de la distraction, la littérature occupe une place incongrue tant la disponibilité qu’elle exige (auteur et lecteurs liés par cette exigence), ne semble pas prendre mesure du rythme qui, tout autour, fait office de norme. Profusion des contenus, emballement des liens qui dispersent sous couvert d’embrasser la complexité du monde.

Ainsi, la littérature (par sa nature même et quel que soit le propos qu’elle se propose de déployer) réinvente les mobiles de sa résistance face à la civilisation dans laquelle elle s’est toujours ancrée. Une poche d’objection ancestrale, mais d’une nouvelle couleur.

Auparavant, on lisait de la fiction pour rêver. Désormais, on pourrait dire qu’on lit afin d’avoir le droit de s’ennuyer, c’est-à-dire pour sortir de cette logique d’optimisation de nos êtres, de rentabilité de nos existences. Même dans le monde des loisirs, la maximalisation des contenus peut-être vue, non comme une quête d’échappatoire rapide d’un quotidien compétitif, mais comme la prolongation de celui-ci dans des sphères intimes, hors du temps, jusque là imperméables aux logiques consuméristes. Lorsque le lissage de soi, l’homogénéisation d’un persona censé nous représenter socialement sont des dictats, lorsque l’efficacité narrative — dans la rue, les journaux, les séries télé – constitue un devoir, lorsque l’obsession de vérité (OU l’obsession « vérité ») polarise l’entièreté de notre vocabulaire, la zone grise de l’ennui devient une arme politique.

Une arme élitiste, certes : dérisoire, peut-être. Une arme asymétrique aussi. En effet, s’il est évident que l’ennui — dès lors qu’il n’est pas subi, faute de travail — est un luxe pour celui qui choisit de s’y engouffrer, qu’en est-il pour celui qui l’invente, pour celui qui passe son temps à le produire ? Autrement dit, peut-on faire profession d’écrire ? Et dans le contexte actuel, quel peut bien être le métier de l’écrivain ?

Je ne suis pas écrivain professionnel. Comme de nombreux autres auteurs, je ne gagne pas ma vie avec mes mots. Et s’il m’est arrivé, adolescent, d’en avoir le désir, je regarde aujourd’hui ce fantasme avec plus de circonspection.

Dans le monde culturel francophone dans lequel je baigne, l’image romantique d’un auteur pur, inspiré par les muses et insensible aux vicissitudes de l’existence, fait long feu, semblant servir les structures littéraires en place et ceux qui désirent s’y inscrire, en quête d’une reconnaissance symbolique qui n’a pas de prix. (Car pour une raison qui m’échappe le statut social de l’écrivain est placé bien haut dans l’inconscient collectif, sans commune mesure avec la place qu’y occupent les artistes d’autres disciplines.)

Un corollaire de cette image d’Épinal est que, si l’on ne parle pas de l’inscription économique de l’écrivain dans l’industrie culturelle, c’est qu’implicitement, celui-ci survole le marché de ces largeurs, lui qui est visité par le succès et donc l’opulence. La réalité de la plupart des auteurs est pourtant tout autre. Et ce qui devrait être l’apanage d’une âme noble se révèle souvent une voile de honte.

En effet, dans un monde où toutes les ressources — quelles soient naturelles, humaines ou sociales — se doivent d’être exploitées, comment avouer que l’on passe son temps à contempler le réel dans sa complexité, sans rien en attendre en retour qu’une hypothétique part d’éternité, sacrifiant de nombreux pans de notre existence (en termes de richesse, de relation, de santé) à l’hôtel des mots ?

Mais bien sûr, si l’écriture ne garantit pas de facto une rémunération à celui qui décide d’y consacrer son âme, et que cela ne l’empêche pas pour autant de persévérer dans sa lente obstination, il doit trouver ailleurs ses moyens de subsistance, sans sacrifier dans l’opération ses moyens intellectuels, sa capacité d’émerveillement.

Là se trouve son seul salut, le préservant d’une part de l’art pour l’art (autoréférentiel, apanage d’une élite dont il partage les référents culturels et symboliques) et d’autre part du commentaire culturel qui produit du contenu pour justifier son existence.

Ainsi, résister à la notion de professionnalisation (et à ce qu’elle sous-tend dans un monde néo-libéral qui transforme les êtres en marques), tout en conservant un profond engagement par rapport au langage littéraire devient une nécessité si l’on veut préserver cet ennui qui nous élève.

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