Julien Gracq — réflexions sur le roman

Début d’année = bonnes résolutions = des plongées, in extenso, dans l’univers d’un écrivain. Je commence avec Julien Gracq et la lecture – ou relecture – chronologique de son œuvre romanesque.

En parallèle, j’ai découvert, avec délectation, une série d’entretiens radiophoniques intitulée « Les préférences de Julien Gracq : Entretien avec Jean Dalve, 1977 « .

Voici la retranscription d’un extrait, lueur limpide qui m’aide dans le travail d’écriture en cours :

 » Il y a une grande différence — pour moi — de difficultés entre la fiction et l’essai.

La fiction est pour moi un genre que j’ai abordé cinq ou six fois. J’ai écrit quatre romans et puis 2 ou 3 nouvelles. Donc relativement peu et qui présente pour moi des difficultés particulières.

Un essai, en fait on en viendra toujours à bout. Bien ou mal naturellement ça, la qualité, on n’en est pas maitre, mais c’est un travail qui — pour moi — vraiment ne pose pas de problème réel. Une fois commencé, tant bien que mal, on part tout de même sur un plan. On sait à peu près où on ira. Les choses peuvent se déformer en cours de route, mais pratiquement il n’y a pas de surprise dramatique à attendre. Le roman, je veux dire aussi bien la nouvelle d’ailleurs, ça présente — et surtout le roman quand il a une longue durée — présente des difficultés tout à fait particulières. Peut-être certaines sont particulières à moi, je ne sais pas. Enfin je vais vous les dire, il y a d’abord une question de sujet.

Je suis toujours étonné qu’on fasse si peu attention au sujet que choisit un romancier. Parce que c’est une aventure dramatique, le choix d’un sujet. Je suis persuadé que dans les œuvres complètes d’un romancier — vous savez que dans un vers, il y a des chevilles quelques fois. C’est-à-dire qu’il y a un adjectif qui est là pour boucher un trou parce qu’on ne savait pas trop quoi dire. Et bien dans les œuvres complètes de beaucoup de romanciers, il y a des chevilles, c’est-à-dire des livres entiers qui sont des chevilles. Je veux dire qui sont là pour boucher un trou et parce qu’il n’y a pas eu vraiment — on s’en aperçoit — c’est un livre qui n’est pas animé. Il n’y a pas eu le contact vivifiant qui doit se faire entre le sujet et les centres moteurs de l’imagination. C’est-à-dire que c’est un livre où l’écrivain n’a pas été en prise sur ce sujet. C’est un livre qui est mort même s’il a une apparence satisfaisante, même s’il fait preuve de brio, de virtuosité. En réalité, il ne vit pas. Et ça, ça tient au sujet. Je trouve que les critiques très souvent laissent cette question de côté. Ils s’occupent de la construction d’un livre. Le sujet n’est pas essentiellement un canevas, ce n’est pas une épure plus ou moins compartimentée, bien construite qu’on revêtirait de mots ensuite. C’est essentiellement un moteur. Un sujet, c’est un moteur. C’est quelque chose qui est capable de mobiliser les centres imaginatifs de l’écrivain qui lui sont chaque fois particuliers et de le conduire jusqu’au bout du livre. Parce qu’un roman c’est une très grande dépense d’énergie. C’est un travail qui s’échelonne sur des mois pendant lesquels l’intérêt ne doit pas faiblir. Le problème, c’est qu’il arrive que ce moteur fasse défaut. C’est un peu dramatique. J’ai eu l’expérience une fois tout de même d’un livre — c’est ce livre dont j’ai tiré La route — qui avorte en route. C’est-à-dire qu’un certain moment, l’intérêt très vif qui est nécessaire pour porter jusqu’au bout un roman fait défaut. On s’est trompé sur le sujet : il n’était pas capable de vous porter jusqu’au bout. C’est une aventure qui est extrêmement sérieuse, le choix d’un sujet. C’est assez dramatique. Alors il y a deux autres difficultés dans la fiction qui me gênent beaucoup et qui gênent tout le monde et auxquelles on ne remédie que par instinct comme ça et par flair. D’abord c’est un travail, le roman est une chose dont le travail s’échelonne sur des mois et la lecture sur quelques heures. C’est un petit peu le travail et la difficulté de travail d’un peintre qui travaille sur un énorme plafond, sur une fresque qui n’a pas de recul. Le romancier travaille sur des détails et, en fait, pratiquement le lecteur n’opère que des synthèses, parce qu’on lui ressert tout ça en 2,3 heures de lecture. Mais le peintre, lui, peut prendre du recul vis-à-vis de sa fresque. Il a quand même un coup d’œil d’ensemble sur ce qu’il fait, mais le romancier jamais. Le romancier est le seul qui ne peut pas lire son livre d’un œil frais. C’est impossible. Il ne peut absolument pas se mettre à la place d’un lecteur. Parce que le livre est une chose remâchée cent fois pour lui. Ça, c’est une autre difficulté. Puis, alors, il y en a une qui est plus particulière : pour ma part, j’y suis très sensible. Je prendrai une comparaison qui n’est pas très poétique, mais je dirais qu’il est incapable d’évaluer ses investissements dans le roman. Ce que je veux dire par là, c’est que dans un roman, tout compte. C’est extrêmement frappant. C’est pour ça que le roman peut rivaliser dans une certaine mesure de richesse avec la vie. Dans la vie, on voit énormément de choses, beaucoup plus que dans un roman, mais 99 % sont sans intérêt et ne sont même pas perçues. J’ai pris souvent l’expérience : si l’on passe dans une rue qu’on connait, on n’en perçoit pas les maisons, mais si on dit dans un roman « le personnage passa devant une maison avec des volets verts dont une fenêtre était ouverte », c’est enregistré. C’est une maison où il va se passer quelque chose, où il s’est passé quelque chose : on y reviendra. Enfin, il y a eu une sonnerie d’alerte qui se déclenche et rien n’est indifférent. Alors le romancier dépose constamment, mais sans en rendre compte, il dépose constamment des avertissements, des incitations à l’imagination du lecteur dont il ne sait absolument pas s’il pourra les combler parce que — en fait — il ne sait même pas quelles sont ces incitations. Et alors là, il travaille un petit peu dans la nuit, il faut bien le dire. C’est ce qui fait que c’est un travail épuisant. Ça demande une grande consommation d’énergie et puis c’est un travail quand même à l’aveuglette. Ça demande en fait pratiquement, ça fait appel au flair, à l’instinct. En réalité, j’ai toujours le sentiment pour ma part jusqu’au dernier moment que le livre pouvait très bien — et c’est arrivé une fois — avorter et ne pas aboutir du tout. Alors c’est une entreprise qui est redoutable pour moi enfin qui est un peu tout à fait à l’écart des autres. »

Retour au sommaire du journal

Share on FacebookTweet about this on TwitterPin on PinterestShare on Google+Share on LinkedIn