Maja Ratkje- River Mouth Echoes

Maja Ratkje est une sirène. C’est sur un chant désincarné, aphone (paradoxalement intitulé Ox) que s’ouvre ce River Mouth Echoes, recueil de compositions acoustiques et électroniques, agencé par le producteur et musicien John Zorn (grand patron du label Tzadik, sur lequel sort le disque). Ox voit se déplier des sinus dévoyés, parasités par des pierres de bruits blancs sur lesquelles achoppent les sons de saxophones (utilisés comme matériaux, usines à sons, à l’instar d’un John Butcher ou d’un Graham Halliwell) décharnés, travestis par le mystère qui les habite et les structure. La frontière, ténue entre l’électronique et l’acoustique, entre le vécu (produit par le corps soufflant) et le rêvé (de la programmation électronique) ouvre un espace qui sera décor d’une narration originale, surprenante autant qu’exigeante qui préfigure, au sein même de la composition, ce qui nous attend plus tard, à travers l’écoute du disque en entier et, dans une plus large mesure, dans tout le travail de la musicienne.

Maja Ratkje est une sirène. Elle compose. Elle organise et s’organise. À travers des combinaisons multiples, aidée en cela par des collaborateurs complices et récurrents que ce soit en Norvège (Frode Haltli à l’accordéon, Rolf Herik Nystrom au saxophone) ou à New York (Ikue Mori,…) elle nage, sans complexe, dans les horizons variés des musiques nouvelles : improvisations libres, compositions instrumentales, installations sonores, factures d’instruments originaux. Avec Essential Extensions, ses errances musicales sont servies par le trio POING : accordéon, saxophone alto et contrebasse. Jeux sur les timbres des trois instruments qui se mêlent pour n’en former plus qu’un à la manière d’un orgue imaginaire, travesti par la décadence. Corps en marche dont les membres, à mesure que le paysage se déroule, se révoltent, se disjoignent. Dialogue autant que surdité, la composition dispose des instruments comme une palette des couleurs primaires, elle les agence et les contrarie, jouant d’eux, en leurs derniers retranchements plutôt qu’ils ne la jouent, ne la bâtissent. C’est ainsi qu’un voile frondeur, inopiné dans cette forme écrite d’expérimentation musicale apparaît lentement, comme un sous-texte, un avant-goût de ce qui nous attend à la prochaine étape du voyage, une empreinte inconsciente de la compositrice.

Maja Ratkje est une sirène. Elle chante. Wintergarden, musique d’un court-métrage éponyme de Daria Martin, nous amène en des terrains plus connus de la musicienne. C’est en effet par ses expérimentations sur la voix, et particulièrement son album solo intitulé sobrement Voice (paru en 2002 sur le label Rune Grammofon) qu’elle a émergé en tant que singularité, figure de proue d’une nouvelle génération de musiciens brouillant les pistes de la savantisation musicale et de l’énergie brute, spontanée (telle qu’historiquement portée par des artistes plasticiens, Peter Brotzmann en tête). VOIX donc, où comment déployer par le biais des techniques d’enregistrement multipistes toutes les ressources de l’appareil phonatoire (cris, murmures, vocalises, voix parlée modulée selon les langues) tel un orchestre intracellulaire, une voie métabolique agissant par glissements et rebonds. En effet, par son omniprésence dans notre univers sonore la voix est à la fois le terrain du déjà-vu, de la réminiscence par excellence et à la fois l’espace où la plus infime des variations est instantanément perçue et porte donc à interprétation, en deçà du phénomène musical.

Maja Ratkje joue sur le signifiant et le signifié et elle le fait d’autant plus brillamment qu’elle parvient à laisser de côté le langage. Elle élabore cette proposition en musicienne, c’est à dire en considérant les modes de production de la voix comme autant de mots créant un vocabulaire universel, parce qu’incarnés (un souffle, capté en hyperproximité, suffit à suggérer l’intimité, un cri noyé dans la réverbération, l’épouvante, etc.). Partant de ce matériau sonore, la pièce se structure, cherche une forme qu’elle délaisse ensuite, à travers les superpositions : dédoublement d’une voix qui, plus elle se fait entendre, plus elle prend la coloration des profondeurs, humides et poivrées.

Les pistes suivantes continuent l’alternance entre pièces instrumentales (pour cordes, bois et percussions) et pièces électroniques tantôt à base de sons instrumentaux séquencés, tantôt autogénérés. L’ensemble couvre dix années de travaux : dix années qui donnent un aperçu assez clair de la palette de la jeune compositrice.

Maja Ratkje est une sirène. Elle plaît. Parce qu’elle incarne le versant rugueux de la constellation des musiciens nordiques hébergés par le label ECM, parce qu’elle dénote de la carte postale vaporeuse que la machine marchande a construite autour. Parce qu’elle est femme, parce qu’elle est virtuose, meneuse. Parce qu’elle dérange, s’inscrit en faux par rapport au machisme de la recherche musicale, elle est, paradoxalement dans l’air du temps. Puisse son propre chant ne pas la figer dans une posture d’où les risques musicaux seraient absents.

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