Retour sur résidence

Et voilà qu’aujourd’hui s’achève mon séjour au Litterarisches Colloquium de Berlin où, durant un mois, j’ai eu tout le loisir d’écrire, d’errer, de douter, de rencontrer.

Souvent lorsque je parle de ce genre de séjour (il s’agit de ma troisième résidence « d’écrivain »), c’est l’incompréhension qui pointe. Ne serait-ce pas un peu jouer à l’écrivain ? Cultiver une posture ? Pourquoi ce besoin de s’extirper du quotidien, de mon lieu de vie, de mes habitudes ? En quoi cela pourrait servir l’écriture, cette irrésistible pulsion qui habite ceux qui ne peuvent vivre sans littérature, en tout temps, en tous lieux ?

Bien entendu, la réelle pertinence de ce genre de démarche n’est pas absolue. Mais il se trouve qu’elle me convient, et j’en ai eu la confirmation ici.

Par électrochoc

Au départ, il y a cette conviction que l’écriture est avant tout un travail. Travail qu’il m’est difficile d’accomplir comme je le voudrais la plupart du temps. Tâches quotidiennes, job alimentaire, vie sociale. Et peut-être également faiblesse intérieure face au dévouement requis par l’écriture.

Aussi, organiser un tel départ est une tâche ardue : il faut tout planifier. Terminer les projets à courts termes, pallier à mon absence dans le giron familial, mettre en veille toute une série de choses amorcées. Malgré toute la bonne volonté du monde, les semaines qui précèdent le départ relèguent toute velléité de préparer le terrain de l’écriture au rang de chimère.

Et puis, c’est le jour du départ, le grand saut. Un mois dans une ville inconnue, sans rien de planifié, avec pour toute relation sociale de lointaines connaissances qui se comptabilisent sur les doigts d’une main amputée.

C’est l’électrochoc, ici, qui joue comme moteur. Psychologiquement éprouvant. Tous les projets en suspens, les brouillons, les idées diffuses qui percolent depuis des mois, parfois des années, sont là : elles attendent. Mais je ne peux pas les appréhender, pas encore. Ou peut-être pas du tout.

Je me rends compte qu’il y a une telle complaisance dans le recours au temps comme obstacle. « Je manque de temps. Si j’avais une deuxième vie, je ferais ceci, cela ». Très vite, ici, je sens le mensonge. Et pour preuve : c’est plus qu’un cadre, un espace de travail qui m’est donné durant la résidence, c’est du temps. Presque abstrait. Du temps vierge qui dessine un horizon lointain (lorsqu’il n’y a strictement aucune obligation pendant un mois, cela me paraît curieusement très long).

Le premier travail consiste à appréhender cette durée, à m’y plonger, en tant qu’être sensible, avant même que l’écrivant surgisse en moi. Car la question que pose de manière brutale cette nouvelle disposition d’esprit est la suivante : « as-tu vraiment à écrire ? Au-delà de toute posture, de toute habitude : est-ce parce qu’un jour tu as écrit, publié que tu es cet être pour qui écrire est la seule manière d’être au monde ? »

Appel du vide

J’essaie d’établir un rythme. Je me lève tôt. Je vais courir, je déjeune, puis commence une première séance. C’est alors que je me rends compte que dans mon rapport au temps, il faut également appréhender une nouvelle durée par tranches. Travailler un texte pendant 3,4 heures d’affilée est plus que ce que je peux me permettre en temps normal. C’est une nouvelle habitude à contracter, qui modifie de nombreuses choses. De la longueur des phrases, à la portée du souffle d’un chapitre.

Je sieste. Nouvelle session de travail. Je lis 2,3 heures. Puis je vais me balader dans les environs et j’appréhende les différents mouvements que l’écriture a produits en moi durant la journée. Ou pour le dire autrement, j’observe comment l’écriture m’a travaillé durant la journée. Quels coins obscurs elle a été chatouiller, quelle sensation de complétude ancienne elle a été réveiller. Bien entendu, tout cela s’accomplit de manière diffuse, sans que je puisse discerner consciemment quelles expériences elle convoque. Je me sens alors vulnérable, oscillant entre un sentiment de joie intense (quand les intentions instillées dans le travail du jour semblent rencontrer cette vérité intérieure) et de désespoir profond (quand les mots ne sont que des menottes qui clament l’impossibilité de dire).

Puis j’erre sur Internet, ou je vais à un concert. Parfois, je croise un autre résident, par hasard, dans le bâtiment et il se peut qu’une conversation s’enclenche (merci Stefan, Katja, Steffie, Amalija).

A fleur de peau, chaque soir, petit à petit, quelque chose se construit. Je le sens. Mais ce que je sens, de concert, c’est ma plus profonde impuissance à diriger ce mouvement. Pire, ce sentiment que tout vouloir ne fait que me pousser dans des affres de doute et de frustration.

Le lendemain, une journée semblable s’enclenche.

Je dois accepter d’avancer en aveugle. Je dois accepter que toute construction, toute pensée, tout rythme, style que j’instille à l’écriture ne soit qu’une infime partie de ce qui est en train de s’écrire.

Ce texte auquel je dois tout et qui ne me doit rien.

Poème

Ce n’est peut-être, dès lors, pas un hasard, si c’est ici qu’a surgi le premier poème que j’aie écrit depuis plus de deux ans. La poésie est ma porte d’entrée dans la littérature. Pendant près de 10 ans, elle a été mon seul moyen d’expression. Mais depuis un moment, elle m’était étrangère. Juste avant d’entamer cette résidence, j’ai d’ailleurs écrit un court texte là-dessus.

Aussi minuscule soit-il, j’ai été propulsé très tôt dans le monde de l’édition poétique. J’ai publié très jeune. Certains des livres qui ont suivi ont été primés. J’ai obtenu des bourses pour en écrire d’autres. Sans m’en rendre compte, j’ai inscrit mon rapport à la poésie et à l’écriture dans une dimension fonctionnelle. J’ai écrit. Donc je dois penser à écrire. Donc j’écrirai.

Mais au bout d’un moment, je n’étais plus satisfait avec ce qui était produit. J’avais des idées, des envies de style, mais je ne parvenais pas à trouver la minuscule secousse que certains poèmes me procuraient en tant que lecteur. J’ai donc arrêté d’en écrire. Ou plutôt, j’ai oublié de mener à bien les manuscrits en cours.

Il y a quelques jours, je me suis levé, et plutôt qu’aller courir, j’ai écrit ce poème :

Tu voudrais ta vie
Telle un long et furieux souffle
Sans horizon, déployée sans cesse
Dans le fantasme instantané, amnésique
Répété jusqu’à l’ivresse, de son ivresse même
Et que tout autour tourne tout le monde projectiles soyeux
Incomplets exactement à l’endroit, à la seconde de ton incomplétude

Pourtant il te faudra choyer la défaite, les temps morts
L’opacité transparente des choses en leur surface
Et rien d’autre
Et rien d’autre pendant longtemps
Que le nom des êtres pour désigner l’impossible jointure
Entre l’œil et le regard
Le geste et la trace
Un sourire, un autre semblable
Qui sait ?

Je ne l’ai pas voulu. Je n’en sais rien, je ne veux pas le juger. Encore moins le retravailler. Il s’est écrit. Il aura fallu cette traversée pour me reconnecter à mon désir profond, ancestral de littérature.

J’ai écrit d’autres choses, bien sûr, ici (notamment une pièce de théâtre Vivre virtuel, quelques chansons, des dossiers), mais s’il y a une chose à retenir de cette résidence, et qui lui donne son prix à mes yeux, ce serait ce poème. Tout le reste n’est que littérature.

aa

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